30déc. 2008
Into the wild
16:38 - Par Emmanuel Hussenet - Livres, films, docs - 12 commentaires
Un film dont j’avais beaucoup entendu parler, sans l’avoir vu. Noël est arrivé, le DVD aussi… Histoire poignante et authentique d’un jeune idéaliste venu se perdre en Alaska. Où cela, en Alaska ? Je l’ai compris au moment du générique. Cela m’a troublé. Et la date de la mort de Christopher McCandless m’a saisi : 19 août 1992 !…
Alors que « Supertramp », comme il se faisait appeler, mourait de faim seul dans son autobus, je grignotais des nouilles chinoises sèches, pour économiser le gaz. J’étais seul, aussi. De l’autre côté de la limite du parc du Denali, à une quinzaine de kilomètres de lui.
Je revenais de la baie du Prince William où j’avais accompagné deux séjours en kayak sous une pluie presque ininterrompue. Je rêvais de découvrir le Denali, pour marcher et me sécher les os. Contempler des paysages magiques, partager le territoire des bêtes. C’était en août 1992, je me souviens.
Arrivé au bureau du parc national, j’appris que les secteurs où je souhaitais randonner étaient déjà réservés. Seule la zone des Wyoming Hills restait disponible. Je la réservais donc afin de m’y aventurer pendant deux semaines. Avais-je remarqué la piste de Stampede, juste au nord de l’entrée du Parc, qui plonge à l’intérieur des terres en dehors des limites de celui-ci ? Probablement. Si je n’avais pas obtenu l’autorisation de rester dans le parc, sans doute en serais-je sorti pour demander à un taxi de me conduire sur cette piste, comme l’avais fait McCandless près de quatre mois plus tôt. Le hasard du terrain m’aurait conduit jusqu’à lui ; difficile, en tel lieu, de manquer un autobus... Je serais arrivé juste à temps pour partager mes nouilles chinoises.
Le destin en a décidé autrement. Il devait disparaître. Pas moi. Une scène du film de Sean Penn m’a fait frissonner : celle où McCandless s’empoisonne. Seul, dans la nuit, il ne sent plus ses jambes le porter et il se met à vomir… Je conserve un souvenir étrange de cette nuit que j’ai traversée là-bas, en Alaska, à me vider l’estomac suite à une intoxication. Ce n’étaient pas des racines qui étaient la cause du malaise, mais des champignons. De beaux cèpes bien dodus.
Une nature qui n’est pas hostile
Nous avions pratiquement le même âge. Mon désir de fuir la société était vivace également, celui de me connaître aussi, de vivre à l’écart des mirages et des tentations, en pleine harmonie avec moi-même. J’étais simplement un peu moins puriste que lui, moins casse-cou certainement, et plus pragmatique. J’avais emporté de quoi manger. Hors de question de s’improviser trappeur et de compter sur une nature indéfectiblement généreuse. Jamais je n’aurais imaginé partir sans tente, sans carte précise et surtout, sans vivres.
L’Alaska, en été, n’a rien d’un milieu « extrême ». La température est agréable, la faune pacifique et l’eau abondante. Qui y séjourne devra simplement s’assurer d’avoir de quoi se nourrir. Cette obligation est du reste valable partout sur Terre. Le principal obstacle, pour le marcheur, réside dans la nature du terrain, lequel se révèle souvent plus difficile à arpenter qu’on le voudrait, et dans certains cas il n’est guère possible de couvrir plus de 10 km par jour. Le seul véritable danger est lié aux rivières qu'il faut traverser. L’eau, qui vient des glaciers du massif du Denali, est particulièrement froide, opaque, et son débit violent. La traversée d’une rivière de ce type est un moment critique… Pour le reste, la vie est plutôt tranquille.
La tentation mystique
Il existe pourtant un danger plus grand que celui des rivières. Dans le cas de Christopher McCandless, ce danger s’est révélé un piège mortel. Ce que j’appelle la « tentation mystique ». L’Alaska, en été, ressemble au paradis terrestre. Pas d’êtres humains, uniquement la nature dans sa plus complète harmonie. Le sentiment d’être entouré de beauté est puissant, parfois grisant. Il peut susciter une confiance irraisonnée en soi ou en la providence. Dans ce lieu de grâce, la vie apparaît tellement simple que l’homme seul peut se laisser gagner par le sentiment que rien ne peut lui arriver. Mes champignons, je ne les ai pas avalés crus simplement parce qu’il est interdit de faire un feu dans un parc national, je pensais ainsi honorer la nature, lui prouver ma confiance sans limites. Je voulais que la nature ne voie pas en moi un humanoïde maladroit, mais un animal comme les autres, et me considère dans ma dignité de frère des plantigrades.
Oui, ce soir là, j’ai eu la prétention de me croire semblable aux bêtes, apte à vivre comme elles, à manger comme elles (je buvais déjà aux torrents comme les loups…). La nuit m’a vite guéri de mes fantasmes. Je savais que les champignons n’étaient pas vénéneux et que je ne mourrais pas, et, au détriment du sentiment d’infini isolement et d’infinie fragilité qui menaçait de me saisir, le sentiment de ridicule s’est imposé. Entre deux contractions stomacales, je pouffais de rire ! Je venais de recevoir une belle leçon d’humilité, pour ne pas dire d’humanité. Ne devient pas ours qui veut.
De la folie et du bon sens
« Supertramp » n’était pas super chasseur… Le gibier, dans ce secteur, n’est pas fréquent. Je me souviens avoir fait très peu d’observations d’animaux : aucun caribou, aucun orignal et seulement un grizzli. De plus, un chasseur est un être mobile, qui parcourt sans relâche son territoire ; McCandless avait un rayon d’action réduit et semblait attendre que les proies viennent à lui... Et quand on tue un animal grand comme l’orignal pour satisfaire ses seuls besoins, il ne faut pas imaginer récupérer toute la viande. On prélève les gigots que l’on cuit ou que l’on fume au plus vite et tant pis pour le reste.
Emeric Fisset, qui relate ses aventures dans les récits « Sous l’aile du grand corbeau » et « Dans les pas de l’ours », a vécu en Alaska dans des conditions d’isolement bien supérieures à celles connues par McCandless, décédé non loin d’une piste et à trente kilomètres d’une route très fréquentée. Fisset emportait une carabine mais ne comptait pas sur elle pour subsister. Il chargeait son sac-à-dos autant qu’il le pouvait, et avançait… Quand les vivres étaient épuisés, l’aventurier n’avait qu’un recours : marcher davantage. Jusqu’au prochain village, ou jusqu’à ce que la providence lui permette de croiser des chasseurs.
McCandless était statique… Quand la faim s’est mise à sérieusement le tirailler, il aurait dû quitter immédiatement son refuge pour rejoindre la piste et faire des provisions à la ville voisine. S’obstiner était insensé. La thèse de l’empoisonnement accidentel me semble plausible car elle explique que le jeune homme ait perdu jusqu’à la force de rejoindre la piste et de traverser la rivière. S’il ne s’est pas empoisonné et s’il n’a pas été blessé, alors on peut associer son attitude à une forme de suicide.
Faut-il s’aventurer ?
Le film de Sean Penn tente de montrer toute la complexité du personnage. Le rêve alaskan du jeune homme n’est pas présenté comme une entreprise suicidaire, et n’était vraisemblablement pas conçu comme tel, mais l’on peut penser que l’excès d’isolement associé à la malnutrition et au caractère statique de l’expérience, ait amené le personnage à perdre progressivement le sens des réalités, et à se complaire dans l’observation de sa propre dégradation physique. La vérité sur cette histoire, je ne la connais pas et ne la connaîtrai jamais, je sais seulement, comme chacun, que l’aventure est belle. D’autant plus belle, curieusement, qu’elle est mal maîtrisée.
Il est probable qu’à un moment donné, en particulier lors de ses tout derniers jours, j’ai été la personne géographiquement la plus proche de lui. J’ai poursuivi ma route, sans entendre ses cris. Il devait rester seul et finir sa vie là. Ce dénouement dramatique a justifié l’écriture d’un roman et la réalisation d’un film. Sans ce « sacrifice », jamais, très certainement, le message de Christopher McCandless n’aurait atteint un public aussi large. Jamais l’aventure choisie, l’aventure nécessaire qui nettoie et construit, n’aurait été portée à l’écran avec une telle justesse. L’on peut voir en ce jeune homme un serviteur magnifique de la vérité, au détriment des systèmes et de leur cortège de mensonges. Sa vie a passé, mais son message singulier a pris son envol. Son hymne ne s’est pas perdu dans le silence, il a gonflé des millions de cœurs. McCandless restera l’un de ces météores disparus juste après avoir donné le meilleur de leur éclat, comme pour captiver la foule et familiariser son oreille au chant du Mystère.

12 commentaires
Je découvre ton blog depuis quelques semaines, félicitations.
Et très beau post en cette veille de Saint Sylvestre.
les dernières images de ce film sont poignantes !
merci pour votre blog, svp continuez
bonne année à tous
Laure
Bravo pour cet article. Je vous rejoins. Je suis déjà une fidèle de votre blog ! Tel un iceberg, ce qui n’est pas immédiatement visible n’en est pas moins profond. D’ailleurs, j’invite les passionnés de ce blog à visiter aussi votre site Rêveurs de Pôles (www.reveursdepoles.com). C’est, comment dire… un creuset d’alchimiste ! Et quant à votre dernier ouvrage, Le Testament des Glaces, je suis troublée. Je vais le relire ! - ce qui n’arrive pas souvent…- C’est renversant de sensibilité et d’esthétisme. Ce qui m’a le plus touché, c’est le Beau, l’Amour qui s’en dégage. Vous seriez-vous lancé sur la piste de la Pierre Philosophale ?... Quoi qu’il en soit, au seuil de cette nouvelle année, que tout ce que vous touchez devienne Or ! Et meilleurs vœux à tous les amoureux des Glaces…
Cat
Arf, je me disais au début de ta note, il va juste nous dire ce qu'il a pensé du film... comme on fait tous quand on voit un film qui nous a plu. Mais ton témoignage est vraiment intéressant car tu as été en quelque sorte un "contemporain", un "voisin" de cette histoire. Plus que nous... qui étions... "ailleurs" ; moi par exemple à cette date là, bien qu'on avait quasiment le même age lui et moi, j'étais en vacances en train de surfer sur la côte basque ;o)
Il y a l'histoire, la vraie, et la touche personnelle du réalisateur (qui peut être + ou - différente de la réalité) mais en voyant ce film je me suis dis que ce type qui avait tout ce qu'il fallait pour "préparer" correctement son périple (tu nous dis justement quelques erreurs qu'il a faites) n'en a pas profité. Trop idéaliste qu'il était peut-être. C'est une triste histoire finalement, qui aurait pu ou du être bien plus belle pour lui.
Salut Emmanuel
Je n'ai pas encore vu la version cinématographique, mais ton analyse me semble tout à fait juste et je ne peux que la partager, ayant connu (et connaissant toujours ;) ce genre de situation de solitude (organisée) au milieu de nulle part, non pas en Alaska, mais de l'autre côté de la frontière, au Yukon.
McCandless n'est d'ailleurs pas le seul idéaliste à être arrivé au bout de sa route en Alaska.
Bon, pour moi le DVD est arrivé début janvier et je n'ai pas encore trouvé le temps de le visionner ! Ça me fera sans doute un drôle d'effet de penser que tu étais à peine derrière l'horizon.
Amitiés
Philippe
Ma femme et moi avons marché sur vos pas 10 ans plus tard, mais équipés convenablement en matériel. Autant dire grand luxe comparé à votre expérience. C'est vrai que cette nature est envoutante et attirante. Y résister est dur... Nous n'avons pas encore eu l'occasion de voir le film, mais après votre texte, cette lacune sera rapidement comblée.
Crdlt.
Christophe
une belle histoire
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Dont stop believing. Hold on to that feeling.
Big brother final tonight!