Alors que « Supertramp », comme il se faisait appeler, mourait de faim seul dans son autobus, je grignotais des nouilles chinoises sèches, pour économiser le gaz. J’étais seul, aussi. De l’autre côté de la limite du parc du Denali, à une quinzaine de kilomètres de lui.

Je revenais de la baie du Prince William où j’avais accompagné deux séjours en kayak sous une pluie presque ininterrompue. Je rêvais de découvrir le Denali, pour marcher et me sécher les os. Contempler des paysages magiques, partager le territoire des bêtes. C’était en août 1992, je me souviens.

Arrivé au bureau du parc national, j’appris que les secteurs où je souhaitais randonner étaient déjà réservés. Seule la zone des Wyoming Hills restait disponible. Je la réservais donc afin de m’y aventurer pendant deux semaines. Avais-je remarqué la piste de Stampede, juste au nord de l’entrée du Parc, qui plonge à l’intérieur des terres en dehors des limites de celui-ci ? Probablement. Si je n’avais pas obtenu l’autorisation de rester dans le parc, sans doute en serais-je sorti pour demander à un taxi de me conduire sur cette piste, comme l’avais fait McCandless près de quatre mois plus tôt. Le hasard du terrain m’aurait conduit jusqu’à lui ; difficile, en tel lieu, de manquer un autobus... Je serais arrivé juste à temps pour partager mes nouilles chinoises.

alaska1Le destin en a décidé autrement. Il devait disparaître. Pas moi. Une scène du film de Sean Penn m’a fait frissonner : celle où McCandless s’empoisonne. Seul, dans la nuit, il ne sent plus ses jambes le porter et il se met à vomir… Je conserve un souvenir étrange de cette nuit que j’ai traversée là-bas, en Alaska, à me vider l’estomac suite à une intoxication. Ce n’étaient pas des racines qui étaient la cause du malaise, mais des champignons. De beaux cèpes bien dodus.

Une nature qui n’est pas hostile

Nous avions pratiquement le même âge. Mon désir de fuir la société était vivace également, celui de me connaître aussi, de vivre à l’écart des mirages et des tentations, en pleine harmonie avec moi-même. J’étais simplement un peu moins puriste que lui, moins casse-cou certainement, et plus pragmatique. J’avais emporté de quoi manger. Hors de question de s’improviser trappeur et de compter sur une nature indéfectiblement généreuse. Jamais je n’aurais imaginé partir sans tente, sans carte précise et surtout, sans vivres.

L’Alaska, en été, n’a rien d’un milieu « extrême ». La température est agréable, la faune pacifique et l’eau abondante. Qui y séjourne devra simplement s’assurer d’avoir de quoi se nourrir. Cette obligation est du reste valable partout sur Terre. Le principal obstacle, pour le marcheur, réside dans la nature du terrain, lequel se révèle souvent plus difficile à arpenter qu’on le voudrait, et dans certains cas il n’est guère possible de couvrir plus de 10 km par jour. Le seul véritable danger est lié aux rivières qu'il faut traverser. L’eau, qui vient des glaciers du massif du Denali, est particulièrement froide, opaque, et son débit violent. La traversée d’une rivière de ce type est un moment critique… Pour le reste, la vie est plutôt tranquille.

La tentation mystique

Il existe pourtant un danger plus grand que celui des rivières. Dans le cas de Christopher McCandless, ce danger s’est révélé un piège mortel. Ce que j’appelle la « tentation mystique ». L’Alaska, en été, ressemble au paradis terrestre. Pas d’êtres humains, uniquement la nature dans sa plus complète harmonie. Le sentiment d’être entouré de beauté est puissant, parfois grisant. Il peut susciter une confiance irraisonnée en soi ou en la providence. Dans ce lieu de grâce, la vie apparaît tellement simple que l’homme seul peut se laisser gagner par le sentiment que rien ne peut lui arriver. Mes champignons, je ne les ai pas avalés crus simplement parce qu’il est interdit de faire un feu dans un parc national, je pensais ainsi honorer la nature, lui prouver ma confiance sans limites. Je voulais que la nature ne voie pas en moi un humanoïde maladroit, mais un animal comme les autres, et me considère dans ma dignité de frère des plantigrades.

Oui, ce soir là, j’ai eu la prétention de me croire semblable aux bêtes, apte à vivre comme elles, à manger comme elles (je buvais déjà aux torrents comme les loups…). La nuit m’a vite guéri de mes fantasmes. Je savais que les champignons n’étaient pas vénéneux et que je ne mourrais pas, et, au détriment du sentiment d’infini isolement et d’infinie fragilité qui menaçait de me saisir, le sentiment de ridicule s’est imposé. Entre deux contractions stomacales, je pouffais de rire ! Je venais de recevoir une belle leçon d’humilité, pour ne pas dire d’humanité. Ne devient pas ours qui veut.

De la folie et du bon sens

« Supertramp » n’était pas super chasseur… Le gibier, dans ce secteur, n’est pas fréquent. Je me souviens avoir fait très peu d’observations d’animaux : aucun caribou, aucun orignal et seulement un grizzli. De plus, un chasseur est un être mobile, qui parcourt sans relâche son territoire ; McCandless avait un rayon d’action réduit et semblait attendre que les proies viennent à lui... Et quand on tue un animal grand comme l’orignal pour satisfaire ses seuls besoins, il ne faut pas imaginer récupérer toute la viande. On prélève les gigots que l’on cuit ou que l’on fume au plus vite et tant pis pour le reste.

pasoursEmeric Fisset, qui relate ses aventures dans les récits « Sous l’aile du grand corbeau » et « Dans les pas de l’ours », a vécu en Alaska dans des conditions d’isolement bien supérieures à celles connues par McCandless, décédé non loin d’une piste et à trente kilomètres d’une route très fréquentée. Fisset emportait une carabine mais ne comptait pas sur elle pour subsister. Il chargeait son sac-à-dos autant qu’il le pouvait, et avançait… Quand les vivres étaient épuisés, l’aventurier n’avait qu’un recours : marcher davantage. Jusqu’au prochain village, ou jusqu’à ce que la providence lui permette de croiser des chasseurs.

McCandless était statique… Quand la faim s’est mise à sérieusement le tirailler, il aurait dû quitter immédiatement son refuge pour rejoindre la piste et faire des provisions à la ville voisine. S’obstiner était insensé. La thèse de l’empoisonnement accidentel me semble plausible car elle explique que le jeune homme ait perdu jusqu’à la force de rejoindre la piste et de traverser la rivière. S’il ne s’est pas empoisonné et s’il n’a pas été blessé, alors on peut associer son attitude à une forme de suicide.

Faut-il s’aventurer ?

Le film de Sean Penn tente de montrer toute la complexité du personnage. Le rêve alaskan du jeune homme n’est pas présenté comme une entreprise suicidaire, et n’était vraisemblablement pas conçu comme tel, mais l’on peut penser que l’excès d’isolement associé à la malnutrition et au caractère statique de l’expérience, ait amené le personnage à perdre progressivement le sens des réalités, et à se complaire dans l’observation de sa propre dégradation physique. La vérité sur cette histoire, je ne la connais pas et ne la connaîtrai jamais, je sais seulement, comme chacun, que l’aventure est belle. D’autant plus belle, curieusement, qu’elle est mal maîtrisée.

Il est probable qu’à un moment donné, en particulier lors de ses tout derniers jours, j’ai été la personne géographiquement la plus proche de lui. J’ai poursuivi ma route, sans entendre ses cris. Il devait rester seul et finir sa vie là. Ce dénouement dramatique a justifié l’écriture d’un roman et la réalisation d’un film. Sans ce « sacrifice », jamais, très certainement, le message de Christopher McCandless n’aurait atteint un public aussi large. Jamais l’aventure choisie, l’aventure nécessaire qui nettoie et construit, n’aurait été portée à l’écran avec une telle justesse. L’on peut voir en ce jeune homme un serviteur magnifique de la vérité, au détriment des systèmes et de leur cortège de mensonges. Sa vie a passé, mais son message singulier a pris son envol. Son hymne ne s’est pas perdu dans le silence, il a gonflé des millions de cœurs. McCandless restera l’un de ces météores disparus juste après avoir donné le meilleur de leur éclat, comme pour captiver la foule et familiariser son oreille au chant du Mystère.
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